Conflits intercommunautaires : L'échec cuisant d'un pouvoir aveugle
Au Tchad, la frontière entre un différend local et un bain de sang intercommunautaire est devenue dangereusement poreuse. Une querelle de champ, un accès à un puits, un malentendu entre jeunes bergers… et quelques jours plus tard, ce sont des villages entiers qui brûlent, des morts qu’on compte par dizaines, des déplacés qui fuient avec le strict minimum. Mandakoa, le conflit autour d’un puits d'eau, le drame récent du Mayo Kebbi : les noms changent, le scénario est immuable.
Face à chaque drame, le réflexe est le même, faire décoller un hélicoptère. Ministres, autorités, discours d’apaisement devant les rescapés et les corps encore chauds. On appelle à la tolérance, à la fraternité, à l’unité nationale. Ces mots sont justes, mais ils arrivent trop tard.
Faire le médecin après la mort est devenu le mode opératoire standard. Le gouvernement réagit, mais prévient pas. Or chaque intervention d’urgence coûte plus cher en vies humaines, en cohésion sociale et en budget, que dix années de prévention. Les familles endeuillées n’entendent plus les discours. Elles retiennent seulement l’absence de l’État avant le drame.
Pourquoi une dispute autour d'un puits d’eau devient-il un casus belli à Dibebé dans la province du Hadjer -Lamis entraînant 33 morts? Pourquoi une dispute de pâturage dégénère-t-elle en guerre de clans ? La réponse, c'est l’État. Plus précisément, l’absence d’un État fort au niveau local.
Trop de sous-préfets, de préfets, de chefs de cantons en province n’ont ni la formation, ni les outils, ni parfois même la présence physique pour jouer leur rôle de régulateurs. Beaucoup ne sont pas issus de l’École Nationale d’Administration (ENA). D’autres, nommés par affinité, “copinage et coquinage”, passent plus de temps dans les capitales régionales que sur leur territoire. Pendant des semaines, les dossiers urgents s’accumulent : litiges fonciers, transhumance, accès à l’eau. Sans arbitre crédible, chaque communauté se fait justice elle-même.
Une administration non assermentée, non formée à la gestion des conflits, non présente sur le terrain, plonge la population dans la confusion. Le citoyen ne sait plus vers qui se tourner. Et quand l’État n’est pas là pour dire le droit, c’est la kalachnikov qui parle.
Répéter “unité nationale” devant des cercueils est un non-sens. L’unité n’est pas un slogan. C’est un processus, un travail de tous les jours. Elle ne se construit pas dans les discours, mais dans les projets concrets qui obligent les communautés à coopérer sur un même terroir.
Qu’a-t-on proposé après chaque conflit ? Peu de choses au-delà des condoléances. Pourtant les solutions existent.
Il est important de professionnaliser et ancrer l’administration territoriale en nommant par mérite, former à la médiation, à la gestion foncière, aux techniques de dialogue. Et surtout, exiger la présence physique. Un préfet doit vivre dans sa préfecture, pas la gérer par téléphone depuis N’Djaména, ou dans une ville quelconque.
Au lieu de débloquer des fonds après les dégâts, il est préférable d'investir. Champs-écoles communautaires, forages gérés par des comités multi-ethniques, marchés à bétail partagés, pistes pastorales balisées. Quand les intérêts économiques se croisent, les haines reculent. Ces projets doivent être techniques, apolitiques, et pilotés avec les communautés elles-mêmes.
Ainsi, les chefs traditionnels, les leaders religieux, les associations de femmes et de jeunes seront les premiers capteurs d’alerte. Ils sentent la tension monter avant tout le monde. Au lieu de les contourner, l’État doit les outiller, les financer et s’appuyer sur leur légitimité locale.
La nation tchadienne est déjà unie dans sa diversité. Ce qui la divise, c’est l’instrumentalisation politique des conflits. Quand des acteurs moribonds, sans compétence ni ancrage, sont parachutés à des postes de responsabilité, ils transforment chaque différend local en calcul électoral.
Ainsi, la méritocratie a disparu. Pourtant les compétences ne manquent pas au Tchad. Des cadres intègres, formés, qui connaissent le terrain, existent. Tant que les nominations resteront un privilège et non une responsabilité, les conflits continueront de servir d’ascenseur social à certains.
Le Tchad n’a pas besoin de plus de discours sur la cohésion. Il a besoin d’une révolution silencieuse dans sa gestion territoriale. Il faut que les hélicoptères transportent moins de ministres en mission de condoléances, et plus d’agronomes, de médiateurs, de juges de paix.
La paix ne se décrète pas. Elle s’administre. Elle s’arrose au quotidien, comme un champ. Si nous continuons à attendre la mort pour agir, alors nous cautionnons chaque nouveau drame.
L’heure n’est plus aux lamentations. Elle est à la prévention, à la présence de l’État et au respect du mérite. C’est le seul chemin pour que les prochaines pages de notre histoire ne soient plus écrites avec du sang, mais avec de l’espoir.
La rédaction