Tchad: Et si les mères célibataires s'unissaient pour demander la libération des opposants
La semaine écoulée a été marquée au Tchad par une vague de réactions en ligne. À l’origine : une déclaration d’un chantre religieux estimant "on n'épouse pas une mère célibataire. Un homme a été créé pour fonder une famille, pas pour rejoindre une famille.." Des mots qui ont heurté.
Pour de nombreuses mères célibataires c’était une négation de leur réalité. En vidéos, en lives et en publications, elles ont dénoncé ce qu’elles qualifient de négligence et de stigmatisation. Elles y voient surtout le reflet d’une irresponsabilité masculine qu’elles subissent au quotidien.
Comme un seul homme, des mères célibataires de tout le pays se sont coalisées sur les réseaux. L’émotion a fait effet boule de neige. Cette capacité à se fédérer en 24h montre la force des collectifs de femmes sur le digital. Quand il s’agit de défendre leur dignité et leur place dans la société, elles savent faire entendre leur voix. Mais cette mobilisation pousse à une autre question : pourquoi cette énergie ne se déploie-t-elle pas aussi sur d’autres fronts sociaux ?
Dans l’histoire, les femmes ont rarement été en retrait des grandes luttes. De la résistance anticoloniale aux mouvements pour la démocratie, elles ont été à la fois boucliers humains, voix de conscience et forces de médiation.
Dans de nombreuses sociétés africaines, la mère est celle qui "porte" la communauté. Son silence face à l’injustice est souvent perçu comme une rupture de ce pacte social.
Des femmes du Libéria aux "Mères de la Place de Mai" en Argentine, elles ont utilisé leur statut de mères pour exiger la libération des prisonniers politiques et la fin des violences. Leur cri avait une portée morale que les armes n’avaient pas.
Quand les clivages politiques divisent, la voix des femmes arrive souvent à rappeler l’humain derrière le militant, le père, le fils, le frère derrière "l’opposant".
Aujourd’hui, plusieurs opposants Tchadiens sont en détention. Le constat fait dans certains commentaires est dur : aucune grande mobilisation de mères célibataires n’a été lancée pour demander leur libération.
Or, dans la logique de "mère de l’humanité" que certaines s’attribuent, la prison d’un enfant, d’un frère ou d’un citoyen interpelle. Le silence est alors lu comme une forme de sélectivité dans l’indignation.
Non. La lutte contre la stigmatisation des mères célibataires est légitime. Elle touche à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à la dignité. Elle mérite la même énergie collective.
Mais l’analyse montre aussi ceci : les luttes ne s’opposent pas, elles se nourrissent. Quand les femmes descendent dans la rue ou s’unissent en ligne pour une cause, elles déplacent des lignes. Leur engagement pour des prisonniers politiques aurait le même poids symbolique. Il rappellerait que derrière chaque dossier judiciaire, il y a des familles, des mères, des enfants.
La réaction des mères célibataires prouve une chose : elles existent politiquement. Elles ne subissent plus, elles répondent.
La question posée: "Et si elles s’unissaient pour libérer les opposants" n’est pas un reproche. C’est une invitation à élargir le champ de cette solidarité. Car dans toute société, la libération passe aussi par la capacité des femmes à faire bloc au-delà de leurs douleurs personnelles, pour défendre le bien commun.